
Bertrand MIGNOT, président de la FHP Nouvelle-Aquitaine
L’été 2026 a connu les pires feux que la Gironde n’ait jamais connus. Comment se déroule une évacuation ?
Pour mesurer l’ampleur de la catastrophe, rappelons qu’en 14 jours, 42 000 hectares ont brûlé, soit l’équivalent de quatre fois la superficie de Paris. Durant ces deux semaines, le feu a progressé de manière imprévisible, à une vitesse moyenne de 7,5 km/h.
Après une phase d’observation, la préfecture a ordonné le 22 juillet les premières évacuations via le réseau France Alerte. Les ordres d’évacuation étaient organisés progressivement afin d’éviter les mouvements de panique. Très vite, s’est posée la question de l’évacuation des 42 établissements sanitaires et médico-sociaux de la zone concernée, dont deux cliniques privées MCO, et 2 600 résidents d’Ehpad, de SMR, ou de FAM. Cette situation nous a fait prendre conscience du nombre de personnes dont la survie est intimement liée aux établissements de santé, mais également de celles en situation de grande précarité. À ces personnes, il faut ajouter tous les patients suivis en HAD, dont les soins sont multiples et spécifiques et qui doivent être poursuivis malgré le chaos.
Pour accueillir les personnes évacuées, des hubs ont été ouverts, dont le Parc des expositions de Bordeaux, qui ont accueilli entre 2 000 et 5 000 personnes, dans des conditions assez difficiles. Bien souvent, dans la précipitation, les personnes sont parties sans leurs affaires, traitements ou ordonnances… L’absence de registres ou de transmission de registres pour certaines catégories — résidents d’Ehpad, personnes suivies à domicile… -, a fait que la gestion des flux et la traçabilité des personnes n’ont pas toujours été simples.
Quelle a été l’organisation sur le terrain ?
Un ordre d’évacuation soulève une multitude de difficultés. Néanmoins, le secteur de la santé, fort des enseignements tirés de la crise Covid, a très vite fait naître une solidarité institutionnelle et un élan de mobilisation. L’ensemble des acteurs sanitaires se sont mobilisés très rapidement, en bonne intelligence, indépendamment du statut de l’établissement. Chacun agit cependant dans son domaine de compétence : les pompiers attaquent le feu, la préfecture protège la population, les soignants et établissements de santé prennent en charge les patients…
La réserve sanitaire a bien fonctionné. En trois jours, 2,5 millions de masques FFP2 ont été distribués pour protéger les professionnels et la population des fumées. Des renforts humains ont également été mobilisés pour assurer les soins courants et réaliser les pansements des personnes qui ne relevaient pas d’une structure sanitaire ou médico-sociale. Les appels au Samu ayant doublé, de jeunes recrues ont également été mobilisées.
La solidarité entre professionnels de santé a été efficace, même si l’évacuation des 42 établissements sanitaires et médico-sociaux s’est révélée complexe, notamment en raison des difficultés d’accessibilité par la route. Les embouteillages et la désorganisation provoqués par les ordres d’évacuation ont parfois contraint les équipes à rechercher des patients qui, dans le mouvement de panique, n’avaient pas pu être évacués comme ils auraient dû l’être. De nombreux professionnels ont été concernés par les mesures d’évacuation, avec une très importante solidarité soit de leurs collègues qui les ont accueillis, soit des établissements qui ont mis à disposition des chambres pour leurs collaborateurs et leurs familles.
Malgré la situation, la continuité des soins devait être assurée, notamment pour les patients en chimiothérapie, en psychiatrie ou en dialyse. Pour les patients pris en charge en HDJ ou en dialyse, les équipes ont dû les localiser puis organiser leur transport afin qu’ils puissent poursuivre leurs soins.
Que retenez-vous de cette crise ?
Un incendie de cette ampleur soulève évidemment la question de la continuité des soins, mais aussi celle de la restauration, de l’approvisionnement ou encore du maintien de la salubrité des centres d’accueil… De plus, à partir du 26 juillet, la fermeture de l’A64 a bloqué le sud de l’Aquitaine et a obligé les camions d’approvisionnement à effectuer d’importants détours. L’ensemble des ressources de la région et au-delà ayant été affectées à la zone sinistrée, la désorganisation a touché l’ensemble de la population de la Nouvelle-Aquitaine, en pleine période touristique.
La mise en place d’un plan blanc entraîne la déprogrammation d’une partie des activités. Cependant, certains patients pris en charge dans des établissements hyperspécialisés, comme ceux de l’hôpital Haut-Lévêque (33), ne peuvent être accueillis nulle part ailleurs sur un territoire proche. Cela oblige à faire des arbitrages et, parfois, nous n’avons pas eu d’autre choix que de défendre le maintien en activité de ces établissements.
Une fois le feu éteint, nous sommes entrés dans la période de post-crise.
Les retours ne pouvaient s’envisager qu’après inspection, nettoyage (dépôts liés aux nuages de cendres) et remise en route des établissements (traitements d’air, vérifications des systèmes électriques, stocks en pharmacie…) Nous déplorons notamment que certains établissements aient été volontairement vandalisés. Il nous a fallu attendre jusqu’au 20 août pour réintégrer l’intégralité des patients qui avaient été évacués et répartis dans différentes structures.
Cette crise nous rappelle à quel point un incendie de cette ampleur peut désorganiser l’ensemble du système de santé et affecter durablement l’activité économique : plus de 15 000 entreprises du territoire ont ainsi été touchées.
Se pose aujourd’hui également la question de la répartition des coûts : qui paie quoi ? Le dialogue entre les fédérations hospitalières et l’ARS en vue d’un traitement homogène et équitable pour l’ensemble des acteurs de santé se poursuit, avec la volonté affichée d’assurer une absence de reste à charge pour les personnes évacuées et transférées. Bien entendu, ces mesures s’inscrivent dans des arbitrages multisectoriels, sous supervision gouvernementale, au vu du nombre d’entreprises impactées, notamment sur la partie RH (traitements des absences, pompiers ou soignants mobilisés…).