Dre Suzette Delaloge, présidente de l’Institut national du cancer (INCa), médecin oncologue

Vous avez été nommée à la présidence de l’Institut national du cancer au 1er juillet 2026. Comment définir les missions de l’INCa ?

L’In­sti­tut nation­al du can­cer est l’a­gence d’expertise san­i­taire et sci­en­tifique en charge de coor­don­ner la lutte con­tre les can­cers en France. Il joue un rôle cen­tral dans la coor­di­na­tion des acteurs et la régu­la­tion de l’of­fre de soins, tout en veil­lant à la qual­ité des pris­es en soins sur l’ensem­ble du ter­ri­toire. L’IN­Ca pilote égale­ment la stratégie décen­nale de lutte con­tre les can­cers, impulse et finance la recherche, con­duit des actions d’in­for­ma­tion auprès du grand pub­lic et accom­pa­gne la for­ma­tion des pro­fes­sion­nels de san­té. Cette plu­ral­ité de mis­sions fait de l’In­sti­tut un acteur incon­tourn­able de la lutte con­tre les can­cers.

Quels seront les piliers de votre action ?

Nous le savons, l’incidence des can­cers va con­tin­uer à croître. Cette aug­men­ta­tion est liée en pre­mier lieu à l‘augmentation démo­graphique (aug­men­ta­tion et vieil­lisse­ment de la pop­u­la­tion) et à la pré­va­lence d’exposition aux fac­teurs de risque de can­cers dont font par­tie les modes de vie.  Un virage préven­tif est donc néces­saire. En corol­laire de cette aug­men­ta­tion de l’incidence, la ques­tion de la souten­abil­ité économique des pris­es en charge se pose.

L’équité con­stitue égale­ment un enjeu cen­tral. Si des avancées majeures ont été réal­isées, des dis­par­ités per­sis­tent dans l’ac­cès au dépistage ou au diag­nos­tic avec par exem­ple des délais allongés, en fonc­tion des ter­ri­toires, pour des ren­dez-vous chez le radi­o­logue dans le cadre du dépistage du can­cer du sein ou entre l’identification d’une anom­alie et les exa­m­ens de diag­nos­tic pour la qual­i­fi­er. L’accès à l’innovation et notam­ment aux essais clin­iques doit aus­si être favorisé, et ce quelle que soit la région. Ces dis­par­ités exis­tent égale­ment au niveau européen et mon­di­al et les col­lab­o­ra­tions que l’Institut mène avec ses homo­logues nous per­met de penser col­lec­tive­ment aux évo­lu­tions que nous pou­vons envis­ager pour garan­tir une meilleure équité pour l’ensemble des patients. C’est d’ailleurs tout l’intérêt du pro­jet EUnetC­CC, piloté par l’Institut. Son objec­tif est de créer un réseau européen struc­turé, inter­con­nec­té, et durable de cen­tres de lutte con­tre les can­cers capa­bles de cou­vrir l’ensemble de la can­cérolo­gie et d’avoir une assise ter­ri­to­ri­ale suff­isam­ment large pour cou­vrir 90 % de la pop­u­la­tion.

Par ailleurs, les patients expri­ment le désir de béné­fici­er d’une médecine per­for­mante sans per­dre la dimen­sion humaine de la rela­tion dans le soin. Les inno­va­tions tech­nologiques que con­naît la can­cérolo­gie peu­vent par­fois ren­dre com­plex­es la com­préhen­sion que le patient a du traite­ment qui lui est pro­posé et l’accompagnement par les pro­fes­sion­nels de san­té. Ces évo­lu­tions, béné­fiques dans la prise en soins du patient, ne doivent pas se sub­stituer à l’in­di­vid­u­al­i­sa­tion de l’accompagnement.

Enfin, la recherche, et notam­ment la recherche fon­da­men­tale, demeure incon­tourn­able pour nour­rir et inven­ter les poli­tiques de san­té futures avec des don­nées sci­en­tifiques probantes. Nous devons con­tin­uer à favoris­er cette recherche.

Comment concrétiser ces ambitions ?

Le pre­mier chantier, déjà engagé, con­siste à accroître la pub­li­ca­tion de référen­tiels nationaux de bonnes pra­tiques dans tous les champs de l’oncologie, en lien avec les acteurs con­cernés. Notam­ment en préven­tion, un des axes majeurs de la stratégie décen­nale de lutte con­tre les can­cers.  Ces référen­tiels doivent s’adresser à l’ensemble des pro­fes­sion­nels, mais aus­si aux patients. Prenons un exem­ple très con­cret pour lequel les étab­lisse­ments de san­té privés ou encore les struc­tures de prox­im­ité auront un rôle crois­sant : l’hospitalisation à domi­cile. Avec son développe­ment, les acteurs publics et privés, notam­ment avec la pra­tique de la délé­ga­tion, tra­vailleront ensem­ble pour garan­tir aux patients une prise en soins dans les con­di­tions de qual­ité et de sécu­rité.

Le deux­ième chantier vise à garan­tir à cha­cun un accès rapi­de au diag­nos­tic, quels que soient le type de can­cer et le lieu. L’IN­Ca envis­age d’engager des con­cer­ta­tions avec les acteurs ter­ri­to­ri­aux afin d’é­tudi­er avec la créa­tion d’u­nités de diag­nos­tic rapi­de mutu­al­isées, capa­bles de coor­don­ner les équipes et d’of­frir un par­cours plus flu­ide partout en France.

L’ancrage préven­tif doit se ren­forcer. En lien avec l’ensem­ble des acteurs du sys­tème de san­té, l’IN­Ca pour­suiv­ra le développe­ment d’ac­tions de préven­tion per­son­nal­isées por­tant sur les prin­ci­paux fac­teurs de risque, la vac­ci­na­tion con­tre les papil­lo­mavirus humains et les dépistages organ­isés. Les dis­posi­tifs exis­tants, comme « Mon bilan préven­tion », peinent à ren­con­tr­er leurs publics. Pour­tant les bilans à 25 ans et à 45 ans con­stituent une oppor­tu­nité pour iden­ti­fi­er les per­son­nes à risque, inciter au dépistage et ren­forcer les actions d’ac­com­pa­g­ne­ment, notam­ment en matière de sevrage tabag­ique. Si la préven­tion pri­maire est majeure, nous devons égale­ment inten­si­fi­er nos actions pour réduire la part des can­cers diag­nos­tiqués à un stade avancé. Car lorsque la mal­adie est diag­nos­tiquée à un stade débu­tant, les traite­ments sont égale­ment moins lourds et génèrent moins de séquelles, donc une meilleure qual­ité de vie pour les patients. Mal­gré les avancées majeures enreg­istrées ces 20 dernières années, cer­tains can­cers (can­cers dits de mau­vais pronos­tic et dont la survie à 5 ans est inférieure à 33 %) restent réfrac­taires aux traite­ments. Favoris­er leur détec­tion pré­coce est l’un des leviers pour amélior­er leur prise en soins.

La recherche (fon­da­men­tale, trans­la­tion­nelle, clin­ique) demeure le moteur de ces évo­lu­tions et ses finance­ments doivent se main­tenir. La recherche en sci­ences humaines et sociales est égale­ment impor­tante, car nous devons com­pren­dre ce que la pop­u­la­tion souhaite et ce qui est accept­able ou non pour elle. Les travaux sont nom­breux : bio­mar­queurs, nou­veaux exa­m­ens de dépistage, intel­li­gence arti­fi­cielle appliquée au diag­nos­tic, inno­va­tions en imagerie ou encore les straté­gies de préven­tion doivent être pour­suiv­ies.

Les mis­sions de l’INCa englobent l’ensemble des dimen­sions de la can­cérolo­gie. Nous con­tin­uerons de pro­gress­er dans la lutte con­tre la mal­adie, au béné­fice des patients et de l’ensemble de la pop­u­la­tion, avec l’ensemble des acteurs.

 

Crédit pho­to : ©ChristineLe­droit­Per­rin